Adama Gaye descend Youssou Ndour en flammes…

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Hey You: Daccorouma 

Réduire l’homme, comme tu le fais, en une machine à sous pour prouver son degré d’amour envers sa conjointe et celle-ci en compte bancaire à dépôts à vue, insatiable, que le premier doit alimenter, quelle cécité, quelle médiocre lecture de ce que doivent être les relations entre homme et femme.

C’est dire que c’est avec un pincement au cœur, que je t’invite, Youssou, à me permettre que je me départisse de ma casquette de mélomane amoureux de tes airs depuis si longtemps pour me démarquer de tes derniers refrains autour de la thématique l’avare (Nay en Wolof) titre du tube éponyme que tu viens de mettre dans les bacs -et déjà si controversé !
Dire, en réaction aux femmes, sur un ton badin: you got it, vous avez raison, en Wolof yenaa ko yorr, ne suffit pas à enterrer la polémique qui enfle.

À juste titre, ça mérite débat. Parce que, toi aussi, Youssou Ndour,tu dois savoir qui tu es*, sinon on va devoir te le dire.
Banaliser des propos aussi inflammables, destructeurs d’une fragile société et qui ajoutent à ses fractures béantes, ce n’est pas le rôle d’une vedette musicale, le plus célèbre musicien de l’histoire artistique de notre pays.

Grain de sel

Je sais que l’artiste, comme le littéraire, à l’image des surréalistes, a le privilège de laisser libre cours à sa muse. L’écouter ou le lire au premier degré, verbatim, n’est, d’ailleurs, pas de bon aloi, au risque de passer à côté des messages plus fins qu’il porte.
C’est dire que je suis vraiment audacieux, waaneh, en voulant ajouter mon grain de sel dans l’interprétation des propos de ton titre qui secoue la techno-sphère.

Je me le permets cependant pour diverses raisons.
La première, c’est que depuis la fin des années 1970 avec des amis, dont tu gardes les noms en mémoire, j’ai suivi de près avec respect ta carrière ascendante. Du Djender, à Soumbedioune, en passant par l’ONU à NewYork, Bercy, Ouagadougou, Dakar et même Montreal où nous avions, ensemble, été invités par la grande chaîne de télévision canadienne, Radio Canada, je te suis, si je peux dire, à la trace.
À défaut d’être des amis se fréquentant de près, nous avons entretenu des relations de grande cordialité qui font que tu n’hésites pas à m’appeler pour me parler de sujets sensibles. La dernière fois nous nous sommes revus dans une grande concession de Touba.
La deuxième raison de ma réaction, c’est qu’un leader d’opinion, un influenceur, dit-on maintenant, comme tu l’es, ne doit pas se permettre de propager des propos susceptibles de donner de fausses, voire mauvaises, idées, à un segment aussi important de la société que les femmes.

La dernière raison est qu’en plus de ce discours superficiel que tu professes, comme pour mettre mal à l’aise des millions de membres de la gente masculine, tu ne le pratiques pas toi même.
Tu fais dans le populisme en indexant ceux que tu appeles les avares.

Caractère dangereux

Où a-t-on vu, de ta part, un orphelinat, une école, un dispensaire, des bourses, des interventions sociales pour des personnes dans le desarroi, même pour des artistes tels les défunts Yamar Thiam et Mar SECK (ne me parle pas de la soirée pour Ndiaga Mbaye plus d’auto-promotion que de sauvetage) et même pour la famille éplorée de Alla SECK.
Veux-tu qu’on demande à Mamie CAMARA si tu es avare ou non?

Non, Youssou, je regrette de souligner le caractère dangereux de ce discours presque irresponsable sur lequel tu fais danser les sénégalais.

Réalise-tu que tu insultes l’immense majorité des hommes de ce pays contraints de chercher la queue du diable pour la tirer en vue de mettre bout à bout la pitance qu’ils ont mobilisée.
Non, ce n’est pas normal d’ignorer que la pauvreté au Sénégal est un phénomène masculin et de vouloir charger le baudet comme s’il n’était déjà pas suffisamment en souffrance.
Dans un climat de difficulté économique profonde frappant de plein fouet ménages et individus, en encourageant les femmes à taper sur les hommes et flattant l’égo de ceux-ci pour qu’ils se saignent afin de mériter pour ne pas dire acheter leur amour, tu cèdes à une légèreté grosse de destructions et de tensions dans les relations inter-genres. Tu justifies le penchant matérialiste et monétaire qui déchire les liens inter-genres, alors qu’ils devaient être affectueux mais ne sont plus qu’une affaire de ruse et de chasse au trésor. Etais-tu lucide quand tu concevais ces paroles ?

Alors que tous les gens de bon sens, pressés de sauver notre société de la dérive matérialiste, réalisent combien la vénalisation des rapports devenus fiduciaires détruit les valeurs fondamentales, intangibles, sans lesquelles aucune société ne peut fonctionner dans l’harmonie et la durée, tu tires en sens inverse. 

En excitant ce prisme matérialiste si prononcé chez nombre de femmes, quitte à leur donner le sentiment qu’elles sont dans le droit, tu milites pour une attitude intenable dans notre pays et qui est l’une des raisons des tensions dans les foyers, au sein des couples. Plus qu’une erreur, c’est une connerie: la société est poussée vers la pire des pentes possibles. Ne vois-tu pas la prolifération des litiges liés à l’argent dans les relations que de plus en plus de femmes croient normales d’avoir face à leur conjoint, copain ou partenaire dans la vie?

Et, étêté, tu les y encourages !
L’argent, la monétisation, nous le savons tous, deviennent des dangers sérieux pour des pays comme le nôtre, parce qu’ils y agissent en étant deux facteurs déstructurants des relations homme-femme.
Mais, sans recul, tu en parles avec une telle légèreté, en invoquant des préceptes divins de façon subliminale, sans même tenir compte du basculement dans notre société où les femmes peuvent être mieux nanties que les hommes, en étant de mieux en mieux plus formées et occupant les meilleurs emplois.

Fétichisme matérialiste

En les encourageant à plumer leurs partenaires masculins, tu les jettes dans un pari perdant. Tu en oublies que de moins en moins d’hommes sont disposés à n’être que des bourses ambulantes dans leurs liens avec le sexe opposé. L’argent ne doit pas être le socle des rapports entre êtres humains même s’il peut être une source de leur lubrification…

C’est le contraire que donne à comprendre ta dernière chanson. Chercherait tu à accepter les clivages émergents que tu ne t’y prendrais pas autrement. Tu mets de l’huile sur le feu surtout en ces moments de disette financière généralisée où le minimum eut été, à la manière d’un Ndiaga Mbaye, de chanter les bons sentiments pour créer les conditions de relations plus responsables et apaisées entre homme et femme au Sénégal.

Le plus tragique, c’est que ça te fasse rire.
Au moment où notre pays traverse la période la plus difficile de son histoire, le moins qu’on attende d’un influenceur, c’est d’en mesurer la gravité pour pouvoir édicter des voiX pertinentes. 
On aurait pu comprendre d’un Gorgui Sy Dieng ou d’un Sadio Mané, artistes généreux pour leurs communautés, mais pas venant de toi car ce n’est pas ton fort la générosité, y compris, au de tes relations individuelles marquées par ta légendaire radinerie, par les profits fiscaux que tu tires de l’Etat, en termes de refus de payer le fisc, de tes liens intéressés avec les organisations internationales et de tes tendances à ne louer, par tes chansons, qu’individus et businesses nantis…

Shut up, ferme-là : Tu n’es pas le modèle du généreux !
Bien plus que ton être, somme toute banal, c’est notre pays qui doit sortir du fétichisme matérialiste en voie de le transformer, sous nos yeux, en vaste entrepôt de trafic de drogue, de blanchiment d’argent, de fabrication de faux billets ou encore de dissipation des ressources de la nation, tout ça pour bien se faire voir, s’exhiber !

Cette tendance au show-off, au voyeurisme, explique du reste que tous les jours la publicité sur nos radios et télés consiste à vanter les noms de sponsors d’événements artistiques ou sportifs quitte à dévaliser les deniers publics.
Et te voici donc toi Youssou avec tes thèses à deux balles en train de pousser le pays à s’installer davantage sur cette mauvaise pente. 
Non, Youssou, non, ce titre autour de l’avarice des hommes est trop grave pour être banalisé.
Parle nous d’amour, c’est-à-dire de sentiments.

Le reste doit être un discours Churchilien, dans le climat maussade de l’économie que nous vivons: plus de sueur et de larmes mais surtout la compréhension que l’avenir est à la jonction des moyens et volontés, dans des vies à bâtir, ensemble, non de dépendance ou d’attentisme pour faire des hommes des bêtes de sommes.
Tu l’as eu faux, cher ami.
Je reste un adepte de ta musique mais ce titre aux sonorités inacceptables, je le jette à la poubelle.
Retourne au studio et corrige cette connerie, nous ne sommes pas d’humeur à laisser de telles inepties passer quand nous savons que notre pays ne peut plus faire l’économie d’une mue structurante pour se mettre loin de la domination du culte pacotille de l’argent.
Je croyais que depuis ton titre l’argent (Xaaliss nekhnaa) est agréable, à tes débuts, tu étais revenu de cette adulation du Dieu financier. C’est plus grave.

Ne nous entraîne pas dans cette dérive…
Le Sénégal a assez pâti de la dégradation du langage et du débat public pour que tu viennes y ajouter ce titre, décidément, le plus à même de fragiliser les rapports homme-femme déjà mis à mal par le culte de l’argent que tu bénis avec une si indécente insouciance, irresponsabilité. Ressaisis toi…Tu n’as aucun droit d’infantiliser les femmes en leur faisant croire que l’homme n’a qu’un rôle: donner ! 
C’est moralement faux et humainement impossible. 

Une société marche sur ses deux jambes dans la complémentarité homme-femme et je suis persuadé que tu n’es pas le plus généreux pour exhorter les gens dont tu refuses de voir l’état matériel à se dénoncer pour préserver ce qui n’est finalement qu’une relation fondée sur du toc si l’on suit bien la logique bancale du philosophe vide que tu es. Tourne ta langue plusieurs fois dans ta bouche pour ne plus nous situer de telles inepties -et n’en ris plus de grâce !
Tout dans ton exaltation de l’argent déifié et dans tes lourds silences sur les prévarications de celles et ceux, ces généreux que tu célèbres, renvoient à la pire culture du griotisme…
Halte, tu dérapes !
Amicalement 
Adama Gaye le 30 novembre 2019

Ps: 
Pour montrer que je reste attaché à ta musique quand elle est bonne, je dédie ici deux titres que j’adore à mes lecteurs…
*Daccorouma: je ne suis pas d’accord en Wolof…
*On va te dire qui tu es, connais toi toi même sinon c’est ce qui va t’arriver est une chanson tirée du répertoire de Youssou Ndour!

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