Serigne Mountakha et le pouvoir de la réconciliation (Par Ibrahima Ndiaye)

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Rien n’est plus terrible que la querelle fratricide. La République du Sénégal souffre, comme tant de républiques récemment établies, des conflits d’égo, de clans et des ambitions diverses et variées. Uniquement quand un état a atteint un certain âge, on peut espérer que les conflits entre deux clans ne conduisent pas tout le pays sur le chemin de la guerre. C’est une maladie de jeunesse que le temps guérit.

C’est ainsi que quand un état est encore dans sa prime jeunesse, il faut que des acteurs neutres et sages assurent le rôle de médiateur. Ce n’est donc pas une surprise si le Calife général des Mourides, Serigne Mountakha a profité de l’inauguration de la mosquée à Dakar pour apaiser les relations entre Macky Sall et Abdoulaye Wade. Il a su avec tact et délicatesse éteindre un feu qui brûlait depuis trop longtemps et qui attirait tout le pays dans la spirale de la méfiance et contestation. Cette intervention heureuse n’est pas anodine.

Il est ma conviction qui ceux qui voient en le Calife général un gentil grand-père sont des nuls. Toutefois, il n’agit pas comme un politicien commun. Il ne pense pas sur cinq ans, la durée d’un mandat politique, mais sur plusieurs décennies. Il voit très loin et comme tous ceux qui ont la capacité de penser sur un siècle, il a compris où résidait le vrai danger.

Il a saisi que la querelle entre Macky Sall et Abdoulaye Wade n’était pas un problème politique, mais un problème systémique. Les dernières élections ont vu monter les tensions entre les deux camps de manière dangereuse. Le système politique, les institutions républicaines, étaient mises sous une énorme pression. Pourquoi ? Car chaque camp considérait l’autre comme prêt à user de tous les artifices pour gagner. La validité des procédures démocratiques étaient contestés, pas ouvertement, mais en sous-main.
Le Calife sait que ce qui est important n’est pas le nom de celui qui est Président. Macky Sall, Khalifa Sall, Idrissa Seck ou le jeune Wade, qui soit le président parmi eux, ne changera pas fondamentalement le cours de l’Histoire.

Les forces historiques en œuvre sont générales et d’une puissance inouïe. Un président influence sa génération, mais finalement, il n’est qu’une petite roue dans une mécanique millénaire. En revanche, deux clans qui se font une lutte à mort, qui considèrent que les règles du jeu démocratique ne sont plus valables, peuvent anéantir le Sénégal. Cela ne devait pas arriver. Touba devait assurer que la stabilité politique soit maintenue, un des principaux atouts du Sénégal. Sans stabilité politique, le Sénégal n’est qu’un pays africain parmi d’autres, une proie facile pour les ennemis extérieurs.

Serigne Mountakha ne poursuit pas d’ambition politique dans le sens classique. Son objectif est la préservation de la paix intérieure du pays et cela devait passer par cette réconciliation. Et il avait le génie de saisir l’opportunité parfaite. Il savait qu’il avait une opportunité en or. L’inauguration de la mosquée allait attirer les deux clans et aucun parmi eux ne pourrait se permettre de faire un scandale. Tout le monde était forcé d’être exemplaire, car sinon ils auraient attiré le courroux de la communauté mouride, une puissance électorale non-négligeable.

Le Calife pouvait donc compter avec le sens de l’auto-préservation politique des deux camps. Et quand les deux clans étaient présents, il a saisi l’opportunité pour intervenir, sachant qu’aucun des deux clans ne pourrait refuser sa demande. En ce jour d’inauguration, refuser cette requête diplomatique aurait fait passer le clan en question pour des malpropres. Cela aurait surtout été une violation des lois de l’hospitalité, la pire chose qu’on puisse faire dans une société africaine.

Les deux camps étaient donc forcés d’être présent et à accepter le dialogue. Et pour le reste, c’est le charisme et la sagesse du Calife général qui a su débloquer la situation et créer une nouvelle entente. Le simple fait qu’il ait réussi la médiation est preuve qu’elle fut planifiée de longue date, car elle a dû demander des longs travaux préparatoires. Il semble peu pensable que le Calife l’ait décidé sur un coup de tête. Peut-être qu’il a attendu le bon moment, mais il devait avoir compris le danger de laisser perdurer cette situation. Le pays n’aurait probablement pas supporté une autre élection avec des telles tensions dans l’air.

Nous voyons comment la force du Sénégal est sa fabuleuse diversité politique et religieuse. Les différentes confréries sont une force, car des hommes comme le Calife général des Mourides permettent de faire office de force de médiation et de modération.

Ibrahima NDIAYE
Ingénieur Commercial
Président du Mouvement des Volontaires pour l’Émergence du Sénégal (MVES)
Casablanca / Maroc

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