Pionnier de la lutte pour l’indépendance : Lamine Senghor, un révolutionnaire oublié de l’histoire

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Sérère né à Joal, Lamine Ibrahima Arfang Senghor fut un grand combattant pour l’indépendance des colonies africaines. Malgré ses luttes au profit de la race noire, il n’est pas bien connu des Sénégalais. 

Lamine Ibrahima Arfang Senghor, une figure historique méconnue des Sénégalais. Pourtant il est véritablement un personnage historique, au regard de l’exemplarité de sa vie, pour ne pas dire de son combat. On sait peu de chose sur son enfance, mais c’est un Sérère qui a vu le jour à Joal le 15 septembre 1889. Avec Senghor, il ne partage que le nom. Les deux n’ont pas été aussi en contact direct.

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C’est en 1912 que Lamine Senghor débarque à Dakar où il travaille comme « boy » au comptoir commercial Maurel et Prom. Deux ans plus tard, en 1914, éclate la première Guerre mondiale. Des Sénégalais habitant, à l’époque, les quatre communes (Dakar, Gorée, Saint-Louis et Rufisque) ont été enrôlés dans les rangs de l’Armée française pour aller défendre la « mère-patrie » sur les fronts de l’est de la France. N’étant pas issu des quatre communes, Lamine Senghor dut se faire faire un jugement supplétif pour changer de lieu de naissance, comme quoi il serait né à Dakar. Cela lui permit de s’engager dans l’Armée à titre français. Il a fait toute la guerre dans les rangs du 67e bataillon des Tirailleurs sénégalais. Il a participé à toute une série de combats (Colonialisme et impérialisme, Libération des peuples opprimés et colonisés, Restauration de la dignité des Africains et la libération de l’Afrique) durant cette première Guerre mondiale. Il la terminera comme Sergent. À la fin des hostilités, Lamine Senghor rentre au Sénégal où il bénéficie d’une pension d’invalidité de 30 % en tant que citoyen français qui a fini la guerre avec le grade de Sergent et décoré de la Croix de guerre. Malgré cela, il retournera en France où il bénéficiera d’un emploi de postier réservé aux anciens militaires et aux invalides de guerre. Tombant sous le charme de la Française Eugénie Comont, ils se marièrent. De cette union, sont nés deux enfants : Diène et Marianne.

La défense des Noires, un sacerdoce

Lamine Senghor intègre la Confédération générale du travail unifié, une organisation syndicale qui était proche du parti communiste français. Devenu pionnier de la lutte pour l’indépendance, il adhère, en 1924, à la Fraternité africaine qui est une émanation de l’Union inter coloniale. Il a, à la même année, fait son entrée au grand jour sur la scène politique en soutenant le journal « Les Continents » traduit en justice par Blaise Diagne qui avait jugé diffamatoire un article disant qu’il avait touché une commission pour soldat recruté pendant la guerre.

Très engagé et déterminé à défendre la race noire, Lamine Senghor crée, en mars 1926, le Comité de défense de la race nègre (Cdrn) et son journal « La Voix des Nègres ». Il parcourt des villes de France où résident des Africains et des Antillais pour implanter son organisation. Il participe, en 1927, au Congrès de Bruxelles de la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme aux côtés de la veuve de Sun Yat Sen, Henri Barbusse, Albert Einstein, Romain Rolland, Messali Hadj. « Il a eu une vie militante très courte, mais extrêmement intense. Il se déplaçait pour créer des sections locales de la Ligue de défense de la race nègre. Il était écouté et craint par les autorités coloniales. La police le suivait partout et lui menait la vie dure. Il était victime d’une surveillance policière et d’une répression systématique de la part des autorités coloniales qui utilisaient tous les moyens à leur disposition : le discrédit à travers des attaques régulières dans la presse et diverses publications, la corruption, l’intimidation, l’emprisonnement, le rapatriement dans les colonies, voire la déportation dans d’autres colonies », se souvient Olivier Sagna, Professeur titulaire à l’École des bibliothécaires, archivistes et documentalistes (Ebad) de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar qui s’est intéressé au personnage de Lamine Senghor. D’abord, en 1981, il y a consacré son mémoire de Maitrise. Par la suite, il a élargi le sujet de ses recherches pour faire un Diplôme d’études approfondies (Dea) portant sur les Organisations anticolonialistes africaines dans la France et dans l’entre-deux guerres. Et cela a débouché sur une soutenance de thèse en 1986 à l’Université Paris VII.

Un oublié à ressusciter

Lamine Senghor, d’après le Pr Sagna, a combattu corps et âme pour la conquête de l’indépendance des colonies africaines. Rongé par la tuberculose et épuisé par son activité incessante, il décède à l’hôpital militaire de Fréjus (France) le 25 novembre 1927. Malgré les combats qu’il a eus à mener, il a été oublié. « On a essayé de gommer cette mémoire. Le parti communiste français n’a jamais mis en avant le combat de Lamine Senghor », explique l’universitaire. David Murphy, qui a présenté le recueil de textes « Lamine Senghor : La violation d’un pays, et autres écrits anticolonialistes » (L’Harmattan, 2012) explique, dans un entretien avec Selim Nadi, chercheur et enseignant associé, les raisons pour lesquelles il existe peu d’écrits et d’études approfondies sur la vie de l’homme. « Après sa mort, il est difficile de trouver ses écrits ; le mouvement « nègre » qu’il a créé est divisé et la génération d’étudiants noirs qui débarquent en France à partir de la fin des années 1920– Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire étant les plus connus– ignore tout de son existence. Or pendant longtemps, on a perçu Lamine Senghor comme une étoile filante qui a brillé pendant un certain temps, mais qui n’a pas marqué les esprits durablement.

De façon générale, le mouvement anticolonialiste de l’entre-deux-guerres a longtemps été perçu comme un échec et la plupart des historiens ne s’y attardaient pas », explique Olivier Sagna. Pour exhumer la mémoire de Lamine Senghor, le Professeur d’université plaide pour qu’on donne son nom à de grandes avenues de Dakar, de la banlieue et des capitales régionales, à des institutions prestigieuses comme les universités, à de grands lycées, etc. En sus, dit-il, il faut lui donner la place qu’il mérite dans les manuels scolaires du pays ainsi que dans le panthéon des héros nationaux.

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