Moly Kane, réalisateur et poulain d’or du Fespaco : Film de vie d’un espoir du cinéma sénégalais

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Né à Pikine, le réalisateur sénégalais Moly Kane, Poulain d’or du Fespaco pour son court métrage « Serbi, les tissus blancs », porte fièrement le flambeau du cinéma national. Dans ses films, il fait très souvent une critique incisive de la société, cette hypocrisie qui entoure les rapports sociaux. Sa caméra capte aussi des fléaux tels que l’émigration clandestine. Le jeune cinéaste, devenu l’espoir du cinéma sénégalais, est un digne héritier de Sembène Ousmane. 

Mercredi 20 octobre. À 18h 30, la nuit enveloppe déjà de son manteau d’ombre la ville de Ouagadougou. La biennale du cinéma africain et de sa diaspora bat son plein. Les rues et grandes avenues de Ouaga sont animées comme à l’occasion des jours de fête.

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Dans le cadre majestueux de l’Institut français, qui doit accueillir la projection de « Serbi, les tissus blancs » de Moly Kane, en compétition officielle dans la catégorie court métrage de fiction du Fespaco, la sécurité est renforcée. La raison : les menaces djihadistes qui pèse sur tout le pays. À l’intérieur, un monde bigarré a fini de prendre place. La salle de projection est pleine comme un œuf. Les gens piaffent d’impatience. Invité à prendre la parole avant la projection de son film, le réalisateur sénégalais surgit au milieu du public, dans une démarche assurée qui voile son handicap physique, il rejoint la scène sous les ovations des dizaines de spectateurs. Devant les cinéphiles et journalistes, le jeune cinéaste, très à l’aise dans ses baskets, évoque avec passion, au bout de quelques secondes, son chef-d’œuvre qui a permis au Sénégal de revenir, le samedi 23 octobre, avec l’or du Burkina Faso. La fiction a remporté à l’unanimité du jury le Poulain d’or du Fespaco pour avoir usé, selon le jury, « d’une belle lumière et d’un cadrage de qualité qui célèbre un jeu d’acteurs ». D’une durée de vingt minutes, le film aborde des thématiques sociales majeures, mais aussi la dignité de la femme dans une société patriarcale, à travers le portrait exceptionnel d’une jeune dame progressiste. Avec « Serbi, les tissus blancs », Moly Kane dénonce une hypocrisie de la société sénégalaise dont le dessein est de préserver à tout prix certaines habitudes.

Un handicap physique depuis l’enfance

Né en 1986 dans la banlieue dakaroise, à Pikine, le jeune réalisateur fait aujourd’hui briller le septième art sénégalais. À force de travail et d’abnégation, il est devenu une valeur sûre pour porter la relève. Un digne hériter de Sembène Ousmane qui s’inspire souvent des œuvres de cette figure immortelle du cinéma africain.

Au-delà de sa double consécration au Fespaco avec un prix spécial de l’Uemoa du meilleur court métrage et celui du Poulain d’or, Moly Kane a un parcours fascinant, digne de respect. Issu d’une famille modeste, cet enfant des quartiers pauvres de la banlieue s’est forgé à force d’épreuves, de réussite et d’échec. Toute une philosophie qui fait l’école de la vie et qui lui a permis aujourd’hui de briller et de faire face aux situations les plus complexes de l’existence.

Le Poulain d’or du Fespaco 2021 souffre d’un handicap physique depuis son enfance, mais celui-ci n’a jamais été un frein à son ambition de vouloir faire carrière dans le cinéma. Détermination en bandoulière, il a toujours cru en lui, malgré un environnement social difficile. Une réussite qu’il doit à sa famille. « J’ai surmonté mon handicap grâce à ma famille. Elle a été déterminante sur toutes les décisions que j’ai prises dans ma vie. Dès que j’ai eu mon handicap, mes parents m’ont fait comprendre que ce n’était pas une fatalité ; que je devais continuer mes études pour faire partie de ceux qui devaient apporter leur soutien à la communauté », explique-t-il. À ses yeux, les familles ont un important rôle à jouer dans la vie sociale des enfants qui sont en situation de handicap.

Avec le temps, Moly s’est battu pour que les personnes qui le suivent ne voient pas son handicap, mais l’intelligence et les actes qu’il pose tous les jours pour persévérer dans ce qu’il fait.

La lumière d’Abdel Aziz Boye et d’Euzhan Palcy

Dans le quotidien parfois difficile et précaire de la banlieue, le cinéaste, ayant reçu le virus du septième art tout jeune, savait qu’il fallait faire un chemin de croix pour arriver à ses ambitions. Mais Moly Kane a toujours cru en sa bonne étoile. Sa rencontre avec le défunt cinéaste et formateur Abdel Aziz Boye, fondateur de Ciné-Ucad et Ciné-Banlieue (décédé en novembre 2017), lui a ouvert les portes du métier. « J’ai eu la chance de rencontrer le professeur Aziz Boye. Ce passionné de cinéma m’a encadré et a appris les rudiments du métier en banlieue », se rappelle-t-il.

Ce n’est pas tout. L’autre coup de chance, c’est aussi sa rencontre fortuite avec la grande réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy, lors du Festival mondial des arts nègres en 2010. Leur rapport d’amitié va marquer un tournant décisif dans sa carrière professionnelle. « Euzhan Palcy avait assisté à la projection de mon film « Moly » à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Touchée et bouleversée par le message de cette fiction, en tant que grande cinéaste, elle a compris qu’au Sénégal, il y a des jeunes talentueux, mais qui n’y arrivaient pas à cause d’un manque de formation et de moyens. Elle m’a donné ainsi un coup de pouce qui a été déterminant pour la suite de ma carrière », soutient-il.

Sous l’ombre tutélaire de celle qui a été révélée en 1983 par son long-métrage « Rue Cases-Nègres », une adaptation du grand roman créole de Joseph Zobel, Moly Kane apprend davantage le cinéma. Grâce à son imprésario, Euzhan Palcy, il s’inscrit à l’Université des Antilles de Guyane dans le domaine de l’Art et de la Culture. Diplôme en poche, il rejoint plus tard l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son de Paris.

En dehors de son soutien au jeune Sénégalais dans sa formation cinématographique, Euzhan Palcy lui a (re)produit en 2011 son premier film « Moly » évoquant avec un tas d’émotion la situation des personnes vivant avec un handicap dans la société sénégalaise.

Rêve d’un long métrage

Dans ce court métrage de fiction autobiographique, il y est question de « la vie d’un jeune handicapé de 22 ans sorti major de sa promotion qui se bat pour être accepté par la société. Il cherche un emploi pour soutenir sa famille, mais est rejeté par le monde du travail à cause de son handicap. Il entame alors un terrible combat pour gagner dignement sa vie ». Cette fiction va connaître un grand succès et sera même projeté au Festival de Cannes. Palcy s’est aussi investie pour que son protégé soit à l’aise physiquement. Elle lui a trouvé une prothèse en carbone, laquelle a permis au réalisateur de 33 ans de se déplacer normalement sans l’aide de béquilles. Un fort geste d’humanité traduisant toute la fidélité et la sincérité d’une relation qui a pourtant commencé au cinéma.

Inspiré par sa bienfaitrice, l’enfant de Pikine a lancé depuis 2018 le festival « Dakar court » pour aider les jeunes cinéastes à nourrir leur rêve, en leur ouvrant des opportunités dans le milieu du cinéma. Ce Festival est aujourd’hui à sa quatrième édition. Et le prochain s’ouvrira du 6 au 11 décembre.

Plusieurs fois récompensés dans des festivals, les films de Moly Kane parlent des thématiques sociales comme l’inceste dans nos sociétés, la question de l’émigration clandestine (« Goom bi ») et la dignité de la femme (« Serbi, les tissus blancs », etc.

Pour Fatou Kiné Sène, présidente de la Fédération africaine des critiques de cinéma (Facc), Moly Kane est quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux quand il s’agit d’évoquer certains fléaux de la société. « C’est un cinéaste qui peint dans ses films les réalités sociales qui empêchent la société de s’épanouir. Il est un fin observateur de sa société », relève-t-elle. D’après la journaliste culturelle à l’Agence de presse sénégalaise (Aps), le réalisateur dénonce les pesanteurs de la société, cette pression faite à la femme pour qui il prend parti.

Après l’or du Fespaco, Moly Kane n’exclut pas aujourd’hui de passer au long métrage, lequel est d’ailleurs le rêve de tout jeune réalisateur, mais, selon lui, « ce n’est parce qu’il a un Poulain d’or qu’il doit faire impérativement un long métrage. « J’y travaille et le moment venu, si les moyens sont là et que le scénario est faisable, je le ferai avec plaisir », confesse-t-il. Passion, engagement et ambition jusqu’au bout.

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