Guinée : l’ouverture du procès du massacre du 28 septembre, 13 ans après !

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Il aura fallu du temps. Treize ans après les faits, le chef de la junte Dadis Camara et ses anciens hommes de main doivent répondre de leurs crimes lors d’un procès qui s’annonce déjà comme historique. Plus que l’effroyable massacre et ses conséquences, c’est tout un système qui passe en jugement en Guinée.

Ce moment constitue pour de nombreux Guinéens un tournant, car ce triste événement reste comme une tache sombre dans la mémoire guinéenne. Jusqu’alors, le 28 septembre était une date solennelle, réservée à la commémoration du référendum constitutionnel français de 1958. Ce jour-là, une grande majorité de Guinéens disent non à la communauté de type fédéral voulue par le général de Gaulle. L’indépendance de la Guinée est proclamée dans la foulée, le 2 octobre 1958. Mais, cinquante et un ans plus tard, le 28 septembre 2009, s’est déroulé à Conakry un des plus sinistres épisodes de l’histoire politique guinéenne.

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Le lundi noir du 28 septembre 2009

Tout s’est accéléré quelques heures seulement après la mort du général Lansana Conté, au pouvoir de 1984 à 2008. Une junte dirigée par le capitaine Dadis Camara s’empare alors du pouvoir pour, dit-elle, assurer la transition entre la IIe et la IIIe République et surtout remettre le pouvoir aux civils à l’issue d’une élection présidentielle fixée en 2010.

Mais Moussa Dadis Camara laisse entendre dès le mois d’août 2009 qu’il sera candidat. Les forces d’opposition décident alors de marquer leur désapprobation en organisant une manifestation pacifique au stade symbolique du 28-Septembre, nommé d’après la date du référendum sur l’indépendance en 1958. La junte avait interdit la manifestation et annoncé la fermeture du stade. Mais la foule a quand même convergé et forcé les portes du lieu.

Aux alentours de 11 h 30, plusieurs centaines de membres des forces de sécurité guinéennes entrent et ouvrent le feu sur des dizaines de milliers de partisans de l’opposition. Ce jour-là et les suivants, 156 personnes ont été tuées et des milliers blessées avec une cruauté effrénée, au moins 109 femmes ont été violées, affirme le rapport d’une commission d’enquête internationale mandatée par l’ONU, document publié trois mois après les faits. Les chiffres réels sont probablement plus élevés.

Un procès pour l’histoire ou un simulacre de jugement ?

Le procès qui s’ouvre mercredi 28 septembre aura pour tâche d’établir les responsabilités du capitaine Camara et de ses coaccusés, dont plusieurs personnalités militaires et gouvernementales de l’époque. « Dadis Camara a joué un rôle central dans le massacre du 28 septembre », soit en en donnant l’ordre, soit en y accordant son consentement, écrit l’organisation Human Rights Watch en 2009 après avoir mené son enquête. La commission internationale lui impute une « responsabilité criminelle personnelle et une responsabilité de commandement ».

L’ancien autocrate vit en exil au Burkina Faso. En décembre 2009, son aide de camp Aboubacar Sidiki Diakité, alias « Toumba », chef de la garde présidentielle et présent en personne au stade, lui a tiré dessus. « Toumba », également appelé à comparaître, a accusé Dadis Camara d’avoir commandité le massacre. Ce dernier est finalement rentré en Guinée dans la nuit de samedi à dimanche. « Il sera là pour livrer sa part de vérité » au tribunal, a assuré à l’AFP un des avocats, MAlmamy Somory Traoré. « Il a clamé son innocence et nous allons le prouver », renchérit-il.

Mais le climat autour de ce procès s’est subitement tendu la veille. En effet, l’ancien président et plusieurs co-accusés ont été envoyés en prison, ont indiqué leurs avocats. Le procureur a fait « embarquer nos six clients à la maison centrale (prison) où ils seront semble-t-il retenus jusqu’à la fin de la procédure », c’est-à-dire du procès, à la durée indéterminée, a déclaré un de ces avocats, Me Salifou Béavogui, à des journalistes devant le tribunal. L’avocat a contesté cette mesure en déclarant : « Très malheureusement, le procès commence par la violation des droits de la défense ».

Un correspondant de l’AFP a vu un minibus quitter à toute allure sous la protection de plusieurs pick-up le tribunal où s’est décidée pendant quelques heures la liberté des accusés. Le représentant du parquet a lu aux accusés et leurs avocats les textes stipulant que les accusés devaient se constituer prisonniers avant leur procès, a rapporté Me Béavogui. Les avocats ont vainement plaidé que ces dispositions ne s’appliquaient pas parce que les décisions de justice les renvoyant devant le tribunal ne prévoyaient pas explicitement une telle mesure, a-t-il dit. Les accusés encore libres avaient été convoqués vers 12H00 préalablement au procès. Les craintes de leurs avocats qu’ils ne soient placés en détention se sont révélées fondées.

Pourtant, les associations redoutent que l’ouverture du procès ne se résume à un effet d’image, avant un renvoi à une date ultérieure.

Dans tous les cas, les victimes et les proches seront nombreux à se presser devant un tribunal flambant neuf à peine achevé dans le centre de Conakry. En effet, leur parole est très attendue. Une multitude de témoignages rapportent comment les Bérets rouges de la garde présidentielle, des policiers et des miliciens sont entrés dans l’enceinte vers midi, en ont bouclé les accès et ouvert le feu sans discrimination sur une foule civile, festive et désarmée. Ils ont poursuivi leur besogne au couteau, à la machette et à la baïonnette, jonchant la pelouse, les travées et les couloirs de cadavres. Ils ont abusé de dizaines de femmes et achevé nombre d’entre elles. Des personnes sont mortes piétinées dans la panique. Les exactions sont constitutives de crimes contre l’humanité, assure l’enquête internationale. Elles ont continué les jours suivants, contre des femmes séquestrées et des détenus torturés.

Un procès équitable ?

Parmi les zones d’ombre persistantes ces dernières années, les atermoiements du pouvoir et l’impunité érigée en « institution », selon la commission internationale, de forces de sécurité quasiment intouchables dans un pays dirigé pendant des décennies par des régimes autoritaires ont longtemps fait douter de la tenue de ce procès.

Jusqu’à ce que le chef actuel de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, arrivé au pouvoir par un putsch en 2021 après onze ans de pouvoir civil, demande en juillet que le procès, érigé en marqueur de la lutte contre l’impunité, ait lieu cette année. Et ce malgré la présence au sein de l’armée de partisans de Dadis Camara, originaire tout comme Mamady Doumbouya de la Guinée forestière, à l’extrême sud-est du pays. Dans tous les cas, les défenseurs des droits font observer que les derniers mois ont vu les nouvelles autorités donner un sévère tour de vis aux libertés.

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