A la découverte de Mame Mor Khoudia Sy, l’homme qui a dirigé la prière mortuaire de Maodo

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Muqqadam et cousin de Seydi El Hadji Malick Sy, Mame Mor Khoudia Sy est un grand érudit qui a vécu sous l’ombre de Maodo. A la mort de El Hadji Malick Sy, il a été désigné par Serigne Babacar Sy pour diriger la prière mortuaire de son guide qui lui a dédié une quarantaine de poèmes.

L’homme a vécu ici. Il était un mélange d’ascétisme et de dévotion. Un être simple à l’érudition irréprochable. A Tivaouane, on le raconte tête baissée, un frisson qui fouette le corps et provoque des larmes. On commence par désigner le disciple d’une déférence remarquable. Puis son œuvre aussi riche que son parcours. Ensuite Maodo, les étroits liens de parenté et la terrible journée de deuil qui a frappé la cité religieuse le 27 juin 1922. Ce jour-là, Seydi El Hadji Malick Sy est rappelé à Dieu. Dans la foule de fidèles désemparés, un homme s’avance. Il est le cousin germain du défunt. Fils de Ahmadou Sy, frère de Mame Ousmane Sy, père de Seydi El Hadji Malick, Mame Mor Khoudia Sy, connu pour sa discrétion, se fond dans la masse. Comme un simple disciple. Sidy Ahmed qui devait reprendre le flambeau de la Tijanya est tombé à Salonique (Grèce). Serigne Babacar Sy, aîné de la famille, est meurtri. Mais en face de lui, se tient Mame Mor Khoudia, stoïque. Le tout nouveau Khalife général des Tidianes, l’apostrophe en ces termes : «Papa, veuillez bien procéder à la prière mortuaire de votre grand frère. Si vous ne le faites pas, personne d’autre ne le fera à votre place.» Sans hésiter, Mame Mor Khoudia Sy dirige la prière mortuaire de son cousin et maître dans la Zawiya Seydi El Hadji Malick Sy. Le pacte entre les deux hommes signé depuis leur naissance venait ainsi de prendre fin. Un long compagnonnage de plusieurs décennies qui trouvait sa valeur dans le dévouement de Mame Mor Khoudia Sy envers Maodo et tout aussi dans l’estime que lui vouait Seydi El Hadji Malick Sy.

Cousin et disciple de Maodo

El Hadji Mor Mbaye est petit-fils de Mame Mor Khoudia, son homonyme aussi. Cadi (juge) titulaire du tribunal d’instance de Tivaouane, après des études en Droit privé à l’Université Mouhamed 5 de Rabat au Maroc, on le retrouve dans son modeste bureau où il reçoit chaleureusement. Sur une partie du mur, est accroché un portrait de Mame Mor Khoudia Sy en compagnie de son fils Alioune Sy. Il raconte : «C’est mon grand-père qui est sur la photo, un homme extraordinaire, un grand érudit qui était très lié à Seydi El Hadji Malick Sy.» Même la date de naissance de Mame Mor Khoudia Sy a été calculée à partir de celle de Maodo. «Mon grand-père, poursuit-il, est né à Sine Demba au Djollof vers 1860. Comme El Hadji Malick Sy est né en 1855 et qu’il est plus âgé que Mame Mor Khoudia Sy, on lui a attribué l’an 1860 comme année de sa naissance.»

Initié dès le bas-âge aux études islamiques par son père Ahmadou Sy, il mémorise le Saint Coran à l’ombre de ce dernier, avant d’être confié à Ahmadou Ndiaye Maty Demba pour poursuivre ses études coraniques. Il fréquente plusieurs Daaras pour parfaire ses connaissances. En cette période, El Hadji Malick Sy est établi à Saint-Louis. Et au gré de ses pérégrinations, Mame Mor Khoudia Sy se retrouve à Saint-Louis où il rencontre Mame El Hadji Malick Sy, qui le prend sous son aile protectrice. Le pacte est signé dans le nord, dans la première capitale du Sénégal. El Hadji Mor Mbaye raconte : «Seydi Hadji Malick Sy lui apprit la Science islamique, la Tarbiya. Il lui a permis d’avoir de solides connaissances dans tous les domaines des Sciences religieuses. Maodo lui a tellement appris que Mame Mor Khoudia Sy était arrivé à un point où voir le Prophète Mouhamed (Psl) lui était très facile. Mame Rawane Ngom (Moukhadam de Maodo) disait même que c’est Mame Mor Khoudia Sy qui lui a montré le Prophète.»

Précepteur de Serigne Babacar Sy

Après plusieurs années passées à Saint-Louis, ils rejoignent Ndiarndé, village sis à 25 kilomètres de Kelle, en plein cœur du Cayor. C’est là-bas que Mame Mor Khoudia Sy a eu ses deux premières épouses : Sokhna Fatou Ndiaye Sy (première épouse) et Sokhna Awa Ndèye Sy (deuxième épouse). Toutes les deux étaient ses cousines. «Ils sont restés à Ndiarndé durant sept ans, avant de rejoindre la ville de Louga où ils sont accueillis par Mame Malick Sall (père de Oumou Khaïry Sall, mère de Seydi Djamil, fils aîné de Serigne Babacar Sy). Après un bref séjour, ils prennent la direction de Dakar et atterrissent à Ouakam chez Mame Mbaye Diop pour ensuite se retrouver à Tivaouane en 1902», narre d’un trait El Hadji Mor Mbaye. A Tivaouane aussi, il sera sous l’ombre de Maodo. Mame Mor Khoudia est l’exemple du serviteur modèle qui se façonna, en toute simplicité, à l’histoire de son guide. Son engagement dans la Tarikha fut couronné par une grande reconnaissance auprès de ses pairs et dans la communauté religieuse Tidjane. Il jouissait d’une très grande confiance de la part de Maodo. Il lui confia d’ailleurs Serigne Babacar Sy pour qu’il l’initie aux études islamiques. El Hadji Mor Mbaye : «Il relayait très souvent El Hadji Malick Sy dans ses fonctions d’enseignant. Sur instruction de Seydi Hadji Malick Sy, il s’installe à Keur Yoro où il initie Serigne Babacar Sy aux études islamiques. Ce dernier, intelligent et assidu, mémorisa très tôt le contenu du Livre Sacré avec son oncle.» Pour le disciple dévoué qu’il était, Mame Mor Khoudia Sy voyait cette solide amitié avec son frère de sang se transformer en une grande complicité. Il était, désormais, incontournable dans l’entourage de Maodo.

Maodo disait que Mame Mor Khoudia Sy était comme Seydina Alioune pour lui

Mame Mor Khoudia Sy bénéficiait d’une entière confiance et d’une grande reconnaissance de la part de Maodo. Une confiance renouvelée à toutes occasions. Leur relation était tellement forte, tellement solide, que Seydi El Hadji Malick Sy disait à qui voulait l’entendre que son cousin Mame Mor Khoudia Sy était comme Seydina Alioune, compagnon du Prophète (Psl), pour lui. «Mame Mor Khoudia Sy était un modèle de vertu et de générosité. C’était un homme intègre. Mame El Hadji Malick Sy, son frère et marabout, disait que Mame Mor Khoudia Sy était son Seydina Alioune, fils d’Abû Tâlib, oncle du Prophète Mouhamed (Psl). Et tout comme Seydina Alioune et le Prophète Mouhamed (Psl), Mame Mor Khoudia Sy et Mame El Hadji Malick Sy étaient unis par les liens du sang et une belle complicité les liait. Le Prophète Mouhamed (Psl) avait donné sa fille Fatima en mariage à son cousin Seydina Alioune, Seydi Hadji Malick aussi avait donné sa fille Sokhna Nafissatou Malick en mariage à son cousin Mame Mor Khoudia Sy», détaille El Hadji Mor Mbaye.

Se considérant plus comme un disciple de Maodo que son cousin, Mame Mor Khoudia Sy se forge une réputation d’érudit spirituel et d’homme de valeurs, autour de ses enseignements coraniques. Il suit à la lettre les recommandations de son guide. C’est ainsi qu’il se retrouvera à Mbirkilane où il s’installa définitivement. «Il a aussi séjourné à Keur Gaye où il a pris sa troisième épouse, Sokhna Fatou Guèye. Toujours sur instruction de Seydi Hadji Malick Sy, il s’installa à Mbirkilane. Avant son départ, Seydi Hadji Malick lui a remis deux lettres, l’une pour El Hadji Abdoulaye Cissé, l’autre pour le chef de canton Salmon Soumaré. Ce dernier le mit en rapport avec Macoumba Diockel qui devait lui trouver un endroit où il pouvait habiter et en même temps cultiver la terre. Ils se rendirent dans un village du nom de Lougeul à 3 kilomètres de Mbirkilane. C’est là-bas qu’il a défriché une grande partie de terre, mais Macoumba Diockel lui dit qu’au Saloum, on ne pouvait pas défricher un champ et y habiter la même année. C’est l’année suivante qu’il a créé le village de Fass Sy, sis à 5 kilomètres de Mbirkilane. Il y trouva un problème d’adduction à l’eau potable. L’eau était trop salée, mais quand il a creusé un puits, l’eau était potable et tous les habitants des villages environnants venaient puiser de l’eau dans son puits. En 1904-1905, il prit Sokhna Nafissatou Malick comme quatrième épouse et ils eurent un enfant du nom de Serigne Moustapha Sy.» Mais Mame Mor Khoudia Sy n’a jamais oublié son lien avec Maodo, il faisait des va-et-vient entre Tivaouane et Mbirkilane.

Le seul Muqqadam à qui Maodo a dédié une quarantaine de poèmes

Maodo non plus n’a jamais oublié tous les services que son cousin lui a rendus. Dans l’entourage de Maodo, l’abnégation et le charisme de Mame Mor Khoudia Sy avaient fini par payer. De sa belle plume, Maodo a dédié plusieurs poèmes à Mame Mor Khoudia Sy. «Seydi Hadji Malick avait beaucoup d’affection et de respect pour Mame Mor Khoudia Sy. Il a 836 muqqadams, mais Mame Mor Khoudia est le seul à qui il a dédié des poèmes. Ils sont au nombre de 47. Des poèmes dans lesquels Seydi El Hadji Malick Sy témoigne à Mame Mor Khoudia Sy toute sa reconnaissance en lui formulant des recommandations», se rappelle El Hadji Mor Mbaye. Maodo avait surtout appris à son cousin le culte du travail. «C’était un très grand cultivateur et ses débuts à Mbirkilane furent difficiles, puisqu’après chaque hivernage, ses récoltes prenaient feu, mais à chaque fois qu’il en parlait à Seydi Hadji Malick, ce dernier lui recommanda de rester. Maodo lui a surtout appris l’amour de la religion. «En 1936, il construit une mosquée en banco à Mbirkilane, il effectua le pèlerinage à La Mecque la même année. En 1952, il construit la grande mosquée.»

Entre-temps, Maodo avait rendu l’âme, mais Mame Mor Khoudia Sy ne s’est point séparé de la famille de son guide. Il avait noué une forte relation avec Serigne Babacar Sy, son élève, devenu le successeur et premier khalife de son père. «Même Quand Seydi Hadji Malick Sy est décédé en 1922, il continuait de s’y rendre pour prendre des nouvelles de ses neveux. Il était tellement attaché à Maodo qu’il logeait toujours dans sa Zawiya. Les fils de Maodo le consultaient à chaque fois qu’ils devaient prendre une grande décision. Quand il rendait visite à Serigne Babacar Sy, ce dernier n’acceptait jamais que Mame Mor Khoudia Sy s’asseye par terre. Mais il lui disait toujours qu’il était son marabout parce qu’il est le fils de Maodo, son maître. Serigne Babacar lui rétorquait qu’il était son père et que c’était à lui de se mettre sur une chaise et finalement, ils s’asseyaient tous les deux par terre», témoigne El Hadji Mor Mbaye.

Et c’est avec cet engagement de toujours servir Maodo et sa famille qu’il reste à Mbirkilane et façonna son legs dans le sceau de la Tarikha Tijane, jusqu’en 1957, année de son rappel à Dieu. Il repose dans sa grande mosquée à Mbirkilane, après une vie remplie, aux côtés de Maodo.

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