Rites et Traditions : À Toubacouta, diversité ethnique rime avec richesse culturelle

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À Toubacouta dans le Niombato, la localité est réputée pour ses rites et traditions. Une richesse culturelle qui rime avec la diversité des groupes ethniques qui résident dans cette zone du Delta du Saloum.

«Kagnaleng», «Kankourang», «Ndut», etc. Ce sont autant de rites et traditions qui rythment la vie socioculturelle à Toubacouta (région de Fatick). Abdou Diouf, 1er adjoint au maire de la commune, nous résume les différentes facettes de la culture sérère vécues dans cette zone. Il fait allusion notamment au «Kagnaleng», au «Kankourang», à la circoncision ou «Ndut» en pays sérère et à la lutte traditionnelle. Les sociétés mandingues et sérères, surtout les Niominkas et les Socés qui constituent les deux groupes ethniques majoritaires sont au centre de cette diversité.

«Les premiers sont installés dans les îles du Saloum, situées au nord de la réserve de biosphère du Delta du Saloum (Rbds), tandis que les seconds sont établis dans les îles Bettenti et dans le Niombato, plus au sud vers la frontière gambienne», nous fait savoir Mahécor Diouf, le directeur du Centre d’interprétation de Toubacouta. Il souligne que «la vie en milieu insulaire est en grande partie explicative de la culture et du mode de vie des Niominkas, et plus particulièrement les femmes qui s’investissent dans des activités directement ou indirectement liées à la pêche». Au moment où, dans les villages socés du Saloum, en plus de leurs responsabilités dans le cadre familial, elles mènent des activités économiques liées à l’exploitation des ressources naturelles. La gente féminine s’active dans le ramassage et la cueillette des produits de mer (arches, huîtres, coquillages, moules). C’est la principale activité dans les villages insulaires de Bettenti, de Bakadadji, de Missirah, de Bossinkang et de Djinack.

Particularité d’un métissage culturel

Cette particularité rime avec un historique métissage culturel. Avec les Sérères qui sont venus s’installer dans ces contrées, il y a plusieurs siècles, après avoir refusé de se soumettre à l’Islam par les Berbères almoravides. Ce qui avait ainsi favorisé leur installation à l’intérieur du Sénégal, particulièrement dans les régions naturelles du Baol, du Sine et du Saloum. Il s’y ajoute également que des aristocrates mandingues venant de Gabou se mélangeront aux Kassinka (Sérères) pour donner naissance à la dynastie Guelwar dont une bonne partie restera dans les îles du Saloum et sur la Petite Côte pour donner naissance à l’ethnie sérère niominka. «C’est une société aristocratique égalitaire et sans caste qui explique l’esprit d’indépendance parfois très prononcée du Niominka dont le métissage culturel fait de lui une synthèse du paysan, du pasteur et du pêcheur», indique Mahécor Diouf.  La cantatrice sérère Mme Penda Ndiaye, du village de Soukouta entonne le même refrain. «Le patrimoine culturel sérère est très riche en chants, musiques et danses traditionnels. Les activités de la vie quotidienne sont souvent rythmées par des chants et des danses avec des battements de mains ou de tam-tams, au rythme des calebasses. Ceci, à l’occasion de toutes les cérémonies familiales : mariage, baptême, initiation, accueil populaire, séance de lutte, funérailles, entre autres».

Une culture qui rime avec conservation de la biodiversité

Dans le Niombato, la diversité culturelle rime bien avec la conservation de la biodiversité. Le directeur du Centre d’interprétation de Toubacouta fait savoir que «chez les Sérères, les Pangols, étant des espaces protégés par les populations, ont pour origine des ancêtres qui se sont illustrés durant leur existence par leur bonté, leur sagesse, leur science, leur conduite. Le terme Fangol ou Pangol (au pluriel) est dérivé de deux mots sérères : «a Pang» qui signifie souche et «a Kool» qui est le nom d’un arbre qui veut dire littéralement la souche d’un arbre». Des ancêtres qui sont considérés comme des modèles et les sites sacrés constituent des lieux de prières et les Pangols, de par leur omniprésence, ont une fonction sociale de relais entre Dieu et les hommes dans la vie quotidienne.

Le Kankourang, rite initiatique des Mandingues

D’un autre côté, chez les Mandingues, le Kankourang constitue un rite initiatique. D’ailleurs, selon Mahécor Diouf, «il est inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il est régulièrement pratiqué à Toubacouta et dans plusieurs provinces mandingues du Sénégal et de la Gambie, correspondant à la Casamance et dans la ville de Mbour». À son avis, «la tradition nous enseigne que le Kankourang serait issu du Komo, une société secrète de chasseurs dont l’organisation et les pratiques ésotériques ont contribué à l’émergence des Mandingues». Notre interlocuteur précise que le Kankourang est à la fois le garant de l’ordre, de la justice et de l’exorcisme des mauvais esprits. En tant que tel, poursuit-il, il assure la transmission et l’enseignement d’un ensemble complexe de savoir-faire et de pratiques qui constituent le fondement de l’identité culturelle mandingue. Ce rituel, qui s’est étendu à d’autres communautés et groupes de la région, relève M. Diouf, est l’occasion pour les jeunes circoncis d’apprendre les règles de comportement qui garantissent la cohésion du groupe, les secrets des plantes et de leurs vertus médicinales ou des techniques de chasse. Même si, souligne le directeur du Centre d’interprétation, la tradition connaît un recul en raison de la rapide urbanisation de la plupart des régions du Sénégal et de la Gambie et de la réduction des surfaces des forêts sacrées, transformées en terres agricoles. «Le rituel s’en trouve banalisé, minant l’autorité du Kankourang, mais que la société mandingue de Toubacouta continue de perpétuer la tradition», oberve Mahécor Diouf.

Le «Kagnaleng» ou rite de fécondité

Traditionnellement appelés «Kagnaleng», les Socés en ont fait un rituel de fécondité. Selon Abdou Diouf, l’adjoint au maire de Toubacouta, «le Kagnaleng est le fait qu’une femme se fasse baptiser dans une famille autre que la sienne ou dans un autre village, pour échapper à l’action supposée néfaste des esprits familiaux. Une telle pratique n’intéresse que les femmes stériles ou supposées telles, et celles dont les enfants meurent à bas âge. Ainsi, le baptême s’effectue au moyen de sacrifices ou d’offrandes. Ce cérémonial est un moyen pour donner à la femme un nouveau nom d’un contenu généralement particulier qui deviendra son nom usuel, alors que le premier devient désuet». Toutefois, ajoute-t-il, «une certaine liberté de parole leur est reconnue, et leur permet de chanter leur joie de retrouver la fécondité».

Le directeur du Centre d’interprétation de Toubacouta renseigne que «les Kagnaleng, retrouvés dans plusieurs localités du pays et de la sous-région, sont des groupes de femmes en mal de fécondité ou en butte à la mortalité infantile et qui pratiquent des rites aux vertus thérapeutiques, didactiques et folkloriques».

D’après Mahécor Diouf, au regard de la société, les Kagnaleng auraient transigé leur fécondité contre des connaissances mystiques. «C’est l’acceptation du sacrifice de guérir en contrepartie de la stérilité. Ces pouvoirs surnaturels permettaient à ces femmes de concilier à la fois folklore et vertus thérapeutiques afin de guérir toutes jeunes femmes ne pouvant pas avoir d’enfant», détaille-t-il. Une fois leurs vœux exaucés, les Kagnaleng donnent un nom à l’enfant et le protègent jusqu’à ce qu’il grandisse. Et, généralement, les Kagnaleng sont un groupe composé d’une trentaine de membres dont l’âge varie de 29 à 73 ans. Des femmes qui sont très connues dans les environs du fait de leurs fonctions thérapeutiques et folkloriques. Pour la fonction thérapeutique, le groupe a pour vocation de vaincre la stérilité des jeunes femmes, de protéger le fœtus, de sauver la vie de l’enfant et de la mère qui perd sa progéniture. Ainsi, pour bénéficier de leurs rites de fécondité, la femme doit exposer aux plus âgés, son souhait d’intégrer le groupe. Une fois la demande acceptée, elle devra leur offrir la valeur en argent, la kola à se partager entre Kagnaleng.

Le Centre d’interprétation, un espace de promotion et de valorisation

Selon Abdou Diouf, l’adjoint au maire de Toubacouta, «c’est grâce à sa diversité culturelle que la communauté de Toubacouta a acquis le Centre d’interprétation de Toubacouta». La structure, selon Mahécor Diouf, son directeur, a été financée par la Coopération espagnole à travers le système des Nations unies pour jouer un rôle de promotion des valeurs culturelles et naturelles du delta du Saloum classé patrimoine mondial de l’Unesco en juin 2011. M. Diouf ajoute : «Le Centre constitue un cadre d’échanges et de renforcement des capacités des acteurs culturels avec pour objectif de créer, sauvegarder et valoriser les expressions culturelles du delta du Saloum». Pour lui, il s’agit surtout de faciliter le rapprochement entre artistes et le public en favorisant les créativités, l’accès et la participation à une vie culturelle libre et active. Par ailleurs, cet espace doit contribuer à la réalisation des objectifs fondamentaux du développement durable par l’accroissement de biens et services culturels. Tout en favorisant l’accès aux moyens d’expressions, de production, de diffusion et la consommation des produits culturels dans une dynamique de renforcement de la diversité culturelle des différents groupes ethniques dans le delta du Saloum. «C’est pourquoi nous ne cesserons de manifester la fierté et la satisfaction des populations de Toubacouta sur ce Centre d’interprétation, qui est une infrastructure de proximité qui joue un rôle de renforcement de la production culturelle», a fait savoir l’adjoint au maire de Toubacouta, Abdou Diouf.